
Depuis le Mali, la culture Mandingue, faire une musique du Monde tel est le projet de Rokia Traore.........
Dans son nouvel album "Wanita", notre artiste renoue avec l’orchestration acoustique de "Mouneïssa" (à laquelle se joint une basse électrique sur quatre titres) et poursuit l’expérience de l’enregistrement précédent : réunir le timbre grondant du grand balafon balaba, animateur de choc pendant les danses au clair de lune, avec les riffs plus subtils, quoique graves, du n’goniba, la guitare tétracorde qui ponctue les récits épiques.
Opiniâtre, l’artiste jongle avec les demi-tons et les accords, jusqu’à trouver la justesse du son. "Wanita" nous dévoile un canevas rythmico-mélodique très varié. Tantôt mélancolique, tantôt chatoyante, la voix de Rokia Traoré évoque le destin insondable de l’être humain, étire une ode poignante à la dignité de la femme ("Mouso Niyalen"), tremble, murmure ou pulse comme un petit tambour pour nous rappeler les fondements de la philosophie des anciens "Wanita". Les sons qui circulent dans son esprit se transforment, par les biais de ses cordes vocales, en cellules mélodiques qui expriment une émotion, véhiculent une image égarée dans l’espace ou dans le temps.
Voilà le secret de toute vraie chanteuse : créer sa propre langue, un idiome musical jailli d’une source parfois mystérieuse et qui touche au cœur des gens. Ainsi, "château de sable", la seule plage en français (les autres étant interprétées en bamanan), ne se détache pas de la couleur musicale de l’ensemble. L’artiste y tenait beaucoup et a tellement développé son travail sur les sonorités que ces dernières transcendent le sens des mots pour acquérir une autonomie par rapport à la langue employée. "J’ai chanté ma langue dans leur langue", dira Rokia Traoré. Dans "Yaafa n’ma", supplique de l’humilité aux allures d’une ballade. On y évoque les puissances de la vie et de la mort par des formules syllabiques qui nous rappellent l’art du bel canto. "Yèrè uolo", chantée dans un style plus typiquement bamanan, est habilement arrangée dans le dosage entre la voix et l’instrumentation, et ses airs alertes imposent à Rokia un débit plus rapide. Inspiré d’un raga indien, "Souba" est un hymne au partage qui impose une voix aurorale sur fond d’accompagnement minimal.
Le nouvel album TCHAMANTCHE , objet essentiel de cette emission, a ce petit quelque chose d’intemporel, d’irréel et même de surréel qui surpasse toutes les traditions musicales, qui les mêlent en un tourbillon gracieux, harmonieux, excessivement délicieux.
Rokia Traoré a une voix douce et magnifique, elle sait s’en servir, elle sait aussi la conjuguer avec la splendeur de sa langue, avec les sons éblouissants des instruments mandingues, notamment de la guitare qui est devenue un vecteur primordial de cette culture. Ici les percussions sont très discrètes, et c’est surtout avec les cordes que la chanteuse semble préférer s’exprimer.
C’est sur un entrelacs de harpes et de luths qu’elle chante "Aimer" - qui n’est certes pas son chef-d’œuvre - puis l’admirable "Kounandi".
Cette fois, ça y est, on ne pourra plus jamais douter du fait que Rokia est une grande chanteuse. La suite de ce disque ne cesse de le prouver,
jusqu’à cette interprétation bouleversante de "The Man I Love", qui nous fait penser que Rokia Traoré n’est sûrement pas le contraire de Billie Holiday. C’est tout dire !
Gérald Arnaud